« Comment garder ses distances dans un bidonville ? »

09.04.2020
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Silva Lieberherr travail chez Pain pour le prochain comme responsable Agriculture & Land-Grabbing,
Nina Burri comme responsable Entreprises et droits humains. 

«Comment garder ses distances dans un bidonville ?»

Au début de la crise, la Suisse a payé un bien plus lourd tribut au coronavirus que la République démocratique du Congo. Lorsque les regards du monde entier se sont braqués vers l’Italie, notre partenaire de longue date au Congo, Sœur Nathalie, nous a adressé un message plein de sollicitude : «Toutes nos pensées de sympathie vous accompagnent. Prenez soin de vous.» D’autres partenaires nous ont également manifesté leur soutien.

Soeur Nathalie Kangaji est la coordinatrice du CAJJ (Centre d’ aide juridico-judiciare) et vie à Kolwezi. Photo: Meinrad Schade

Il était pour nous tout aussi émouvant qu’inhabituel de recevoir ces messages d’encouragement : les rôles se sont soudainement inversés et il était tout naturel pour les membres de nos organisations partenaires de nous témoigner leur solidarité. Dans le même temps, un sentiment de malaise s’est toutefois insinué en nous. En effet, il ne faisait déjà aucun doute que le virus finirait par se répandre sur l’ensemble de la planète et que le Congo serait bien plus gravement touché que la Suisse.

Aujourd’hui, le 9 avril 2020, le Congo recense déjà 207 cas, concentrés pour la plupart à Kinshasa, alors que le pays vient à peine de célébrer la guérison des derniers patients atteints d’Ebola voilà quelques semaines. Si le Congo a fait ses armes dans la lutte contre les virus invisibles, il ne dispose en revanche pas de ressources suffisantes pour s’attaquer au coronavirus en plus de la fièvre Ebola, de la rougeole, du choléra et du paludisme.

Or, ce n’est pas un hasard si le Congo manque de moyens. En effet, chaque année, l’Afrique est spoliée de plus de 40 milliards de dollars (chiffres de 2017). En d’autres termes, annuellement, les flux financiers quittant le continent noir sont supérieurs de 40 milliards de dollars à ceux qu’il reçoit au titre de crédits et d’aide au développement . En rapatriant leurs bénéfices et en plaçant illégalement des capitaux dans des paradis fiscaux, les multinationales – et notamment les compagnies minières actives dans les pays riches en ressources naturelles tels que le Congo – comptent parmi les principaux responsables de ce phénomène.

La crainte du confinement

Toutefois, le manque de fonds à allouer aux infrastructures médicales n’est pas la seule raison expliquant pourquoi la pandémie constitue un danger bien plus grand dans les pays comme le Congo qu’elle ne l’est en Suisse. Dans un tweet, une militante zimbabwéenne a ainsi parfaitement épinglé ce que représenterait le confinement dans les pays du Sud : « Comment garder ses distances dans un bidonville ? Ou dans un logement bondé ? Comment faire des réserves quand on vit au jour le jour ? De quoi vivront les travailleurs-euses journaliers lorsque toutes les entreprises seront fermées ? Ces questions se posent pour un continent tout entier. »

À Kinshasa, la capitale du Congo, le confinement est inévitable et a déjà été appliqué pour la commune de la Gombe, un quartier huppé de la capitale considéré comme l’épicentre de l’épidémie. Cependant, en raison de la flambée des prix enregistrée peu après par les biens de première nécessité, le gouvernement est revenu sur ses intentions. On comprend aisément la crainte que suscite le confinement. De fait, pour de nombreux habitants et habitantes, il suffit d’un jour sans travail pour ne plus pouvoir manger à sa faim. En outre, la plupart des Congolais et Congolaises n’ont pas accès à l’eau potable.

Le plaidoyer politique plus important que jamais

Nos partenaires locaux font désormais du télétravail. On imagine l’ardeur de leur tâche quand on sait que les coupures de courant et les pannes du réseau mobile sont chroniques et que l’essence, nécessaire pour les générateurs, devient un bien rare dès lors que plus personne n’a le droit de circuler dans les rues. Une collègue travaillant pour un de nos partenaires nous livre son témoignage : « Les policiers et militaires inondent les rues et avenues pour faire respecter les mesures du gouvernement. » Dans un pays où le souvenir de la guerre civile reste vivace, cette situation alimente encore davantage l’inquiétude collective.

Nos partenaires n’ont pas le droit de rencontrer les mineurs qu’ils défendent en justice ni de rendre visite à l’hôpital aux victimes des accidents causés par l’extraction des matières premières. Il est devenu extrêmement difficile de mener des activités politiques. Il nous revient donc désormais de réfléchir ensemble à la manière de poursuivre notre action, aujourd’hui plus importante que jamais.

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