Synthèse de la conférence de Philippe Desbrosses

Restaurer notre lien à la Terre pour mieux nourrir les humains

29.01.2018

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23 janvier 2018, Casino de Montbenon, Lausanne

Comment nourrir sainement et économiquement une population mondiale en constante expansion alors que les ressources planétaires s’amenuisent et que les coûts du système agro-industriel sont déjà insupportables ? Nous sommes mis au défi d’inventer un futur heureux dans la rareté et la sobriété. La clef réside dans l’agriculture paysanne biologique.

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Résumé filmé

Synthèse de la conférence de Philippe Desbrosses youtube 

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L’histoire des crapauds fous

 

Je voudrais commencer la soirée par une histoire, celle des crapauds fous. Le crapaud se reproduit dans la mare où il est né. Pour la rejoindre, il doit traverser des routes qui sont de plus en plus nombreuses avec une circulation croissante. On constate que le nombre de crapauds écrasés croît sans cesse. Cela prend les proportions d’une hécatombe, au point qu’on craint la disparition de l’espèce. Cependant, certains crapauds, des « crapauds fous », parviennent à rejoindre leur mare en évitant les routes et prenant des chemins de traverse. Ces crapauds rebelles pourraient être la chance de survie de l’espèce. Cette histoire est la métaphore de ce que nous souhaitons : sortir des sentiers battus pour engager la transition écologique.

 

On ne peut pas se passer de nourriture

 

La transition écologique est incontournable pour répondre aux crises actuelles multiples (démographique, sanitaire, énergétique, écologique…) qui, en fait, n’en forment qu’une seule. Or, si on est discipliné, on peut s’en sortir, car ces crises sont liées à notre désir fou qui nous pousse à acquérir toutes sortes d’objets dont on n’a pas besoin. En réalité, la seule chose dont on ne peut pas se passer, c’est la nourriture.

Nous sommes en particulier totalement dépendants de la photosynthèse. Les végétaux dont nous nous nourrissons captent et cristallisent la lumière solaire pour la rendre assimilable aux mammifères et leur fournir protéines, vitamines… En ce sens, nous sommes en permanence nourris de lumière cosmique.

 

Monoculture et labour, fléaux de l’agriculture

 

Une des premières fonctions de l’agriculture est la gestion des écosystèmes. Mais des zones entières ont été détruites par la pratique intensive de la monoculture – définie par le fait de planter tous les ans la même culture sur la même parcelle. Le phénomène n’est pas nouveau : saint Cyprien, évêque de Carthage, raconte au IIIe siècle comment les Romains ont détruit toutes les agricultures vivrières pour planter du blé afin de nourrir la plèbe. Le Maghreb porte encore les stigmates de cette monoculture industrielle de l’époque romaine. Or la monoculture impose le labour, autre fléau de l’agriculture : 1,5 tonne de gaz – matière organique – s’échappent de chaque hectare labouré.

Ainsi, 10 millions d’hectares de terres arables sont détruites sur Terre chaque année du fait de pratiques non durables ; au Mexique, il ne reste plus que 9% de terres arables ; les Etats-Unis perdent 2 milliards de tonnes d’humus par an – la matière organique du sol. David Pimentel, de la Cornell University, a calculé que pour obtenir 1 kg de denrées cultivées on détruisait 8 kg de terre. Malgré tout, on continue d’imposer partout ce même modèle d’agriculture qui surendette les agriculteurs et les fait disparaître les uns après les autres.

Il existe pourtant des alternatives, souvent méconnues.

 

Des arbres pour reverdir les déserts

 

Les arbres sont un pilier de notre écosystème et font partie de la solution. Un arbre de 10 m de haut agit jusqu’à 100 m de son point d’enracinement. On a longtemps cru que l’arbre était un concurrent pour les autres cultures. Or c’est le contraire : s’il pompe trois fois plus d’eau que ses besoins, c’est pour servir son environnement. Il fournit par exemple à ce dernier des nutriments qu’il va extraire sur la roche-mère grâce à ses racines et radicelles. Il est démontré que les arbres augmentent jusqu’à 100% la productivité d’une parcelle.

 

Les bassins ancestraux du Rajasthan

 

Dans Un million de révolutions tranquilles, Bénédicte Manier raconte l’histoire d’un jeune fonctionnaire indien, [Rajendra Singh], qui [en 1985] arrive au Rajasthan, dans le district d’Alwar. Il découvre qu’avant la colonisation, les paysans entretenaient un réseau de petits bassins, les johads, qui se remplissaient pendant la mousson puis alimentaient les nappes souterraines. Les Britanniques ont banni cette pratique, notamment par peur des eaux stagnantes, et cet Etat est devenu de plus en plus sec. Mais grâce aux efforts de M. Singh et de la population, qui ont reconstruit ces johads, le district d’Alwar est aujourd’hui un véritable oasis comme le montrent les photos-satellites. Les paysans de cette zone réalisent trois récoltes par an et gagnent trois fois le revenu de pauvreté.[1]

 

Les suka kollos de l’Altiplano, en Bolivie

 

Dans l’Altiplano, à 4000 m d’altitude, un archéologue américain a découvert des terre-pleins entourés de petits canaux, les suka kollos. Il convainc Pedro, un agriculteur, d’en recréer et d’y planter des pommes-de-terre – dont les récoltes sont régulièrement perdues à cause du gel qui survient en été dans cette région. Une nuit de gel, justement, les pommes-de-terre de Pedro sont les seules de tout le village qui ont survécu : sa parcelle est recouverte d’une mince brume qui a protégé les plans. Aucun n’a gelé. Depuis, les paysans de la région se sont réapproprié cette pratique ancestrale oubliée.

 

Le riz sans eau de Madagascar

 

Des agriculteurs de Madagascar, qui travaillent avec le frère Hubert et d’autres jésuites, découvrent par hasard [en 1982-83], lors d’une année très sèche, une nouvelle méthode de culture du riz. Elle consiste à le semer dans un jardin, à sec, puis à repiquer le plan dans la rizière à 8 jours (et non pas à 30 ou 40 jours, comme c’est la coutume). Cela permet d’obtenir des racines plus fortes et surtout davantage de tiges. En outre, la parcelle est régulièrement asséchée. Cette méthode, qui permet d’obtenir 11 tonnes de riz par hectare contre 2 tonnes en culture traditionnelle, est appelée SRI et est enseignée dans 15 pays.[2] Les résultats ont été validés par un chercheur japonais [Katayam].

 

On ne peut se sauver seuls

 

La transition écologique n’est pas synonyme de restriction. Les efforts à accomplir peuvent nous rendre plus heureux, mais ensemble car nous avons tous besoin les uns des autres. Après l’idéal de standardisation et de productivisme du XXe s., l’enjeu du XXIe s. est celui des petites entreprises, des micro-fermes – comme celles qui pratiquent la permaculture. Agir au plan local permet d’apporter vigueur, richesse et durabilité au plan global. Nous sortons de plusieurs décennies d’une recherche scientifique hyperspécialisée. Or, désormais, nous avons besoin de transdisciplinarité et d’une vision holistique. Comme le montrent les exemples cités plus haut, on doit aussi s’inspirer du génie de l’empirisme.

 

Je terminerai avec la métaphore des cellules imaginales, qui représentent le rôle qu’on a, ensemble, dans la transition. Ces cellules apparaissent dans le corps d’une chenille en transformation. Elles sont combattues par les cellules de l’animal. Puis elles parviennent à s’interconnecter en cercles imaginaux. Le système immunitaire de la chenille s’effondre alors. La transition vers la chrysalide peut avoir lieu…

 

A propos du conférencier :

Docteur en sciences de l’environnement, agriculteur, expert auprès de l’Union européenne, Philippe Desbrosses est l’une des grandes figures de l’agriculture biologique. Il est à l’origine du label AB et des principaux mouvements bio en France et en Europe. Il a cofondé et préside l’association Intelligence verte. Il est notamment l’auteur de Guérir la Terre (Albin Michel, 2010), Manifeste pour un retour à la terre (Dangles, 2012) et Face à l’univers (Autrement, 2015).

[1]    En 2015, Rajendra Singh reçoit à Stockholm le Water Prize, connu comme le « Prix Nobel de l’eau ». Voir article sur M. Singh et les johads: http://www.altermondes.org/rajendra-singh-grace-a-la-johad-leau-revient-a-sa-source/

[2]    Voir le site du SRI: https://www.srimadagascar.com/le-sri-et-le-développement-rural/