Quand se taire n’est pas une option

27.11.2020
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Jan Tschannen est responsable Formation et théologie
chez Pain pour le Prochain

Les droits humains au menu du quotidien des Églises

Ces jours, des responsables de partis politiques et d’organisations économiques ont donné de la voix pour exiger de séparer religion et politique. Apparemment, ils savent parfaitement ce que les Églises ont à faire et ce qui ne les concerne pas. « Sois pieuse et tais-toi » semblerait être leur mot d’ordre. Or, l’Église ne fonctionne pas sur ce mode, pas comme le coq d’une girouette qui virevolterait dans le vent et ne chanterait que pour défendre les intérêts des puissants.

Des évêques en Afrique du Sud, des religieuses au Congo et des œuvres d’entraide en Suisse ont ceci en commun qu’ils défendent les droits humains et la dignité inaliénable de toute personne. C’est de cet engagement de longue date qu’est née cette dernière décennie l’initiative pour des multinationales responsables. Et soudainement, on conteste la légitimité de cet engagement, au moment où l’Église milite pour l’acceptation de cette initiative. On l’invite à ne pas se mêler de politique. Or, ces voix si insistantes oublient que l’Église a un autre rythme.

L’Église s’intéresse en effet aux grandes questions essentielles, qui ne passent jamais de mode. Voilà son pain quotidien. Et comment pourrait-elle, tout soudain, se désintéresser des droits humains ? Alors que des paroisses, aux quatre coins du pays, se réunissent le 10 décembre, depuis des décennies, pour célébrer la Journée des droits humains et commémorer cette cause ? Alors que des chrétiens et chrétiennes de tous bords débattent, depuis des décennies, de la question de la vie avant la naissance ? Alors que des paroisses s’engagent chaque année, depuis des décennies, pour promouvoir les droits de nos semblables dans les pays du Sud lors des campagnes œcuméniques organisées par nos œuvres d’entraide ?

Et maintenant que la démarche politique entourant la responsabilité des entreprises parvient à son point culminant le 29 novembre avec le vote sur l’initiative, l’Église devrait se taire ? Alors qu’elle n’a eu de cesse, ces dernières décennies, de prendre parti en matière de respect des droits humains et de l’environnement, même si elle n’a pas été souvent écoutée ? Pour une fois que son message retient toute l’attention, elle devrait se taire ?

Cela ne me gêne pas que de nombreuses personnes ignorent tout ce que les Églises ont accompli. Cela ne me gêne pas qu’elles soient également nombreuses à ignorer en quoi consistent leur message et leur mission. Et cela ne me gêne pas non plus que l’organisation des Églises nationales reste un mystère pour un grand nombre. Mais je suis attristé par la véhémence avec laquelle les adversaires politiques de l’initiative s’en prennent aux Églises, pour une fois que l’engagement de celles-ci est sous les feux de la rampe.

Les Églises nationales ont une organisation démocratique : lorsque les synodes, c’est-à-dire l’équivalent des parlements dans les Églises, et les conseils paroissiaux décident de publier leur position en tant qu’organe, ils le font sur la base de leur constitution démocratique et sur la base de la responsabilité qu’ils ont assumée lorsqu’ils ont accepté leur charge.

En revanche, les adversaires politiques de l’initiative pour des multinationales responsables ont fait des pieds et des mains pour enrayer et faire capoter, par des moyens antidémocratiques, les processus de formation de l’opinion dans les Églises. En première ligne de ce combat, nous trouvons ceux qui taxent l’Église d’antidémocratique et d’autoritaire, tant des fidèles que des personnes ayant quitté l’Église ou étant sur le point de le faire. Ils ont fait feu de tout bois : des pressions exercées par des responsables politiques et des organisations économiques sur les directions des Églises, allant parfois jusqu’à des menaces, pour bloquer des majorités claires au sein des conseils paroissiaux ; des lettres que des juristes et des avocats voulaient envoyer à titre individuel aux membres des synodes nationaux ; et les propos formulés avec insistance au nom du laïcisme par des responsables politiques avides de donner des consignes aux Églises, comme si la séparation de l’Église et de l’État qu’ils réclament était une rue à sens unique.

Ces pressions ont amené les Églises à travers le pays à prendre leur courage à deux mains et à affirmer qu’elles ne se laisseraient pas bâillonner, même si leur importance décroissait. Ce sont d’ailleurs les pressions exercées par Economiesuisse sur certains organes et organisations ecclésiaux qui ont amené en 2017 les partisans de l’initiative à créer la plateforme « Églises pour multinationales responsables ». Ils prévoyaient en effet que les pressions allaient s’intensifier et qu’il était préférable de faire front commun.

L’engagement des Églises pour les droits humains n’est pas un engouement passager qui s’inscrirait dans l’air du temps, mais une partie intégrante de la liturgie et de l’année liturgique, l’expression d’un engagement continu et le signe de la structure des Églises, de leur message et de leur foi. Il n’est pas nécessaire que tous et toutes s’y retrouvent, mais tout le monde a le droit de participer au débat sur cette question. Dans le respect de la structure de nos Églises et des règles du jeu démocratique.

Et ce débat a montré que quiconque défend l’environnement et les droits humains, quiconque approuve l’initiative pour des multinationales responsables ne se trouve jamais seul·e dans l’Église, car, pour beaucoup, ce n’est qu’une évidence.

 

À cette date, l’Église évangélique réformée de Suisse, l’Alliance évangélique suisse, l’association d’Églises libres et la Conférence des évêques suisses ont été rejointes par 16 Églises cantonales réformées et huit Églises cantonales et régions diocésaines catholiques. Plus de 700 paroisses s’engagent aussi avec conviction pour l’initiative pour des multinationales responsables.

 

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