Protestations paysannes en Inde

27.12.2020
Bildnachweis: Randeep Maddoke (Headerbild und Vorschaubild)
SL
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Silva Lieberherr, responsable Questions foncières chez Pain pour le prochain,
a consacré sa thèse de doctorat aux mouvements paysans en Inde.
Bhakti G., qui vit à Mumbai, suit actuellement un master en études du développement.
Il y a un an, elles ont sillonné l’Inde pour rendre visite à de nombreuses militantes et militants paysans.

L’espoir du changement

Depuis des semaines, des dizaines de milliers de paysannes et de paysans encerclent New Dehli, la capitale de l’Inde, et bloquent des axes ferroviaires et routiers stratégiques. L’objectif de ce déploiement sans précédent ? Obtenir du gouvernement qu’il abroge les lois sur l’agriculture adoptées en septembre.

Les paysannes et paysans sont sur le pied de guerre non seulement à Dehli, mais aussi dans le reste du pays. L’un d’entre eux, Suddam Pawar, manifeste dans les environs de la petite ville de Wardha dans l’État fédéral du Maharashtra. « Ces lois sont une agression en règle contre la paysannerie », déplore-t-il. Il signale que, si elles mettent particulièrement à rude épreuve les petites paysannes et les petits paysans, elles n’épargnent cependant pas non plus les grandes exploitations et les ouvriers et ouvrières agricoles. Pawar est membre de l’une des nombreuses petites organisations paysannes qui se mobilisent dans tout le pays. « Nous allons nous rendre dans tous les villages de notre district et expliquer à nos frères et sœurs pour laquelle ces lois sont si pernicieuses », ajoute Pawar.

Les paysannes et paysans craignent que ces nouvelles lois les excluent du système de « mandi », contrôlé par l’État. Les « mandis » sont des marchés sur lesquels les paysans peuvent écouler leur production à des prix minimaux garantis. Étant donné que les nouvelles lois favorisent les échanges en dehors du système de « mandi », les paysannes et paysans redoutent à raison que ce système disparaisse. Les nouvelles lois permettent par exemple aux supermarchés de s’approvisionner directement auprès des cultivateurs et cultivatrices. Les manifestant·e·s réfutent l’argument du gouvernement qui les vend comme un avantage pour la paysannerie : « Les grandes entreprises ne feront que nous exploiter. Bien sûr, la corruption existe, mais il nous faut les « mandis ». Ils constituent un système de soutien pour tous les paysans », affirme Jujhar Singh, un petit cultivateur du Punjab qui manifeste à Delhi.

Les grands groupes commerciaux qui profiteraient des nouvelles lois sont étroitement liés au parti au pouvoir, le Bharatiya Janata Party (BJP). « L’un des géants de la grande distribution, Reliance fresh, appartient à la famille de Mukesh Ambani, l’un des Indiens les plus fortunés », explique R. Ramakumar, professeur d’économie à Mumbai. Puisque les nouvelles lois ont aussi pour but de libéraliser les entrepôts de denrées alimentaires, les sociétés dans le giron de Gautam Adani devraient également tirer leur épingle du jeu : « Adani Logistics, très proche du parti au pouvoir, vient des investissements conséquents dans ce domaine. Cette entreprise contrôle de 30 à 50 % de la chaîne de froid », explique Ramakumar.

Ces protestations paysannes ne sont pas les premières depuis l’arrivée de Narendra Modi au pouvoir en 2014. Un vaste éventail de mesures préjudiciables pour la paysannerie a en effet suscité rage et résistance, amenant ce secteur à mieux s’organiser ces dernières années et à créer tant des collectifs peu structurés que des parlements paysans. Ce processus a abouti à la vague de protestations de ces jours, un moment historique pour les mouvements paysans indiens. Ces manifestations sont non seulement massives, mais aussi porteuses de l’espoir de faire échec à une nouvelle prise de pouvoir par les grands groupes.

Le gouvernement a stigmatisé de nombreuses protestations, les taxant d’« antinationales ». Il a fait arrêter des intellectuel·le·s et des militant·e·s pour des activités prétendument « antinationales », comme la défense des droits des musulmans ou des Dalits (appelés autrefois intouchables). Cependant, le gouvernement a davantage de peine à diaboliser les paysan·ne·s, en dépit de ses efforts, car ces derniers bénéficient d’un vaste appui au sein de la population. Et même si les manifestant·e·s n’ont pas tous les mêmes idées politiques, ils sont désormais nombreux à se solidariser avec ces prisonniers et prisonnières politiques. Président de la grande organisation paysanne BKU, Joginder Ugrahan explique pourquoi au journal en ligne The Wire : « Tous ces militant·e·s et tous ces intellectuel·le·s ont été arrêtés sous une fausse accusation, uniquement parce qu’ils défendaient les pauvres. C’est pourquoi nous exigeons leur libération. »

Cette solidarité, qui a pour moi un goût de Noël, est une excellente façon d’entamer une transition en Inde.

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