Prise de position de Pain pour le prochain concernant les deux initiatives contre les pesticides

07.05.2021

Prise de position de Pain pour le prochain concernant les deux initiatives contre les pesticides

Pain pour le prochain œuvre depuis des décennies pour le droit à l’alimentation et pour un changement de paradigme dans l’agriculture, deux démarches liées, puisque la durabilité est une condition sine qua non du droit à l’alimentation. Aussi notre organisation apporte-t-elle son soutien à des initiatives d’ordre politique et pratique qui font avancer la cause de systèmes d’alimentation fondés sur l’écologie, la justice sociale et le fonctionnement démocratique. Ce faisant, nous appliquons les approches de l’agroécologie et de la souveraineté alimentaire.

Il est incontestable que les pesticides de synthèse sont dangereux et menacent tant la santé humaine (consommateurs·trices, agriculteurs·trices et ouvriers·ères agricoles) que l’environnement (santé animale, insectes, air, sol et eau). Les deux initiatives populaires dont il est question actuellement (l’initiative pour une eau potable propre et l’initiative pour une Suisse libre de pesticides) visent essentiellement à réduire le recours aux pesticides en Suisse. Cet objectif primordial est au diapason de l’engagement de Pain pour le prochain et de ses partenaires, motivé par l’urgence d’un changement de paradigme dans l’agriculture, que les initiatives pourraient favoriser.

Toutefois, Pain pour le prochain apprécie différemment les deux initiatives :

L’initiative « Pour une eau potable et une alimentation saine » exige que la Confédération réserve ses paiements directs aux exploitations agricoles qui n’utilisent pas de pesticides, n’élèvent que les animaux pouvant être nourris avec le fourrage qu’elles produisent et n’administrent pas d’antibiotiques à titre prophylactique ou de façon routinière. Cette initiative a malheureusement l’inconvénient de ne s’appliquer qu’aux agriculteurs·trices suisses, de sorte que les jardiniers·ères amateurs, les exploitants de forêts ou les CFF pourront continuer à utiliser des pesticides. Elle ne s’applique pas non plus aux importations de produits agricoles. Or, avec la hausse des prix induite par l’initiative, tout laisse penser que nous assisterons à une augmentation de ces importations, dont on ne peut exclure qu’elles proviennent d’exploitations appliquant des pratiques plus nocives pour l’environnement que l’agriculture classique suisse. De la sorte, la pollution ne serait pas réduite, mais exportée.

En utilisant l’instrument des paiements directs et en se limitant par conséquent à l’agriculture suisse, l’initiative n’aborde pas notre système d’alimentation dans une perspective globale. De la sorte, elle creuse davantage le clivage entre agriculteurs·trices d’une part et citadin·e·s et protection de l’environnement d’autre part, une démarche nuisible à l’amélioration à long terme de ce système.

En revanche, l’initiative « Pour une Suisse libre de pesticides de synthèse » bannit toute utilisation de ces pesticides : production agricole, transformation de produits agricoles et entretien du territoire, mais aussi importation à des fins commerciales de denrées alimentaires contenant des pesticides de synthèse ou pour la production desquelles des pesticides de ce genre ont été utilisés. Pain pour le prochain juge cette initiative plus systématique et plus cohérente : elle formule une disposition claire, qui s’applique à tous et à toutes et ne fait pas de distinction entre aliments produits en Suisse et aliments importés. Elle tient ainsi compte des risques inhérents aux pesticides tant au stade de l’application qu’à celui de la consommation. En étendant ces conditions aux importations, elle permet aux produits suisses de rester concurrentiels et évite l’exportation de la production polluante. Pour que cette initiative puisse être mise en œuvre, il faut à tout prix prévoir un délai de transition suffisamment long et des mesures d’accompagnement pour les exploitations en Suisse. Étant donné qu’une production sans pesticides de synthèse requiert davantage de main-d’œuvre, il faut que la loi protège mieux les ouvriers·ères agricoles. Quant à la coopération suisse au développement, elle devrait privilégier les petit·e·s producteurs·trices qui souhaitent se convertir à un modèle de production sans pesticides destinée au marché suisse.

Pour les raisons exposées ci-dessus, Pain pour le prochain n’a donné de mot d’ordre pour aucune des deux initiatives. Toutefois, le débat autour du changement de paradigme qui s’impose dans l’agriculture afin d’assurer une transition vers un système d’alimentation fondé sur l’écologie, la justice sociale et le fonctionnement démocratique touche au cœur de notre mission. Aussi notre organisation estime-t-elle qu’il est de son devoir de participer en Suisse aussi à ce débat, sous l’angle de la politique de développement, afin de permettre à notre vision à long terme de se concrétiser.