Transition intérieure

Un nouveau laboratoire pour méditant-militant

25.10.2017

Comment chercher à transformer le monde si l’on ne se transforme pas soi-même ? C’est brièvement résumé la raison d’être du nouveau laboratoire de la transition intérieure initié depuis août 2016 par Michel Maxime Egger. Sociologue et éco-théologien, celui-ci est collaborateur de Pain pour le prochain. C’est précisément pour cette ONG qui s’engage, au Nord comme au Sud, en faveur d’une transition vers de nouveaux modèles agricoles et économiques, que Michel Maxime Egger a fondé ce laboratoire. Entretien.

 

BERN 10.11..2014 – Michel Egger, zustaendig fuer das Dossier Handel bei Alliance Sud. Foto: Daniel Rihs

L’ORIGINE DU PROJET

 

Pourquoi avoir créé un tel laboratoire ?

Nous sommes à un moment carrefour de l’histoire de l’humanité. Le système économique dominant, croissanciste, productiviste et consumériste qui repose sur l’illusion d’une croissance matérielle et énergétique illimitée arrive à une impasse. Il se heurte aux limites de la planète comme de l’être humain. Le burnout, maladie de notre civilisation, en est l’un des signes. Nous sommes entrés, selon certains scientifiques, dans l’anthropocène, une nouvelle ère géologique caractérisée par l’impact global et significatif des activités humaines sur l’écosystème terrestre. Face à un tel bouleversement systémique et aux menaces d’effondrement qui l’accompagnent, il ne suffit plus de réformer le système pour qu’il prenne davantage en compte des éléments sociaux et écologiques, comme le préconise le développement durable.

 

Que faire de plus ?

L’enjeu est d’aller au-delà et d’entreprendre une transition en profondeur, c’est-à-dire un véritable changement de paradigme. Il s’agit de passer d’un système socio-économique qui détruit le vivant à un autre qui le respecte, le protège et l’honore. Un nouveau système fondé sur un rééquilibrage non seulement des relations entre les humains, mais aussi entre ces derniers et la Terre avec tous les êtres qui l’habitent, dans ses dimensions minérale, végétale et animale.

 

Quelles sont les dimensions de cette transition ?

Il y a une dimension extérieure qui s’exprime par l’émergence, sur l’ensemble de la planète, d’alternatives que le film Demain illustre à merveille. Notamment dans les domaines de l’énergie, l’éducation, l’habitat, l’agriculture urbaine, des monnaies complémentaires, des éco-quartiers ou des villes en transition. Mais, dans la transition, il y a aussi une dimension intérieure. Comme le souligne le paysan, écrivain et philosophe Pierre Rabhi, toutes ces initiatives sont nécessaires mais si l’être humain n’évolue pas, ce sera un échec de plus.

 

Comment se manifeste cette transition intérieure ?

D’un côté, par un système de valeurs et une vision du monde. Elle s’inscrit dans notre imaginaire : comment, par exemple, percevons-nous la nature ? N’est-elle qu’un stock de ressources ou bien est-elle dotée d’une âme avec une dimension spirituelle pour ne pas dire sacrée ? Nous pouvons fort bien nous engager dans le développement durable tout en considérant la Terre comme une réserve de matières premières, en ayant un usage plus raisonnable de ces dernières pour qu’elles puissent durer davantage. Mais cela ne signifie pas encore que nous changeons notre perception de la nature.

D’un autre côté, la transformation s’exprime dans des modes de vie. Nous pouvons par exemple décider de consommer moins, bio et de manière équitable, d’utiliser davantage les transports publics et de composter nos déchets. L’expérience montre que ces écogestes ne prennent véritablement leur sens et ne sont durables que s’ils sont enracinés dans l’être. Ainsi, le consumérisme questionne notre idéal d’accomplissement humain. Que faisons-nous de notre puissance de désir ? Cherchons-nous à la libérer de tous les mécanismes par lesquels les marchés la capturent et l’instrumentalisent ? On pourrait aussi parler de nos peurs, en particulier celle de manquer – derrière laquelle se cache l’angoisse de mourir – qui nourrit notre obsession de la croissance et de l’accumulation. Tous ces aspects relèvent de la transition intérieure.

 

Est-ce une affaire purement individuelle, voire intime, ou une affaire collective ?

Certes, on ne pourra jamais imposer la transition intérieure par une loi, et clamer : « Eveil de conscience obligatoire sous peine d’amende ou d’emprisonnement ! » Ce serait le pire des totalitarismes. En même temps, on ne peut pas séparer l’individuel et le collectif, l’intérieur et l’extérieur. Changer de paradigme implique d’articuler toutes ces dimensions. Mes choix intimes et personnels ont une incidence sur la marche du monde et sont en partie déterminés par les structures socio-économiques. De plus, c’est au sein de groupes et de communautés que le travail intérieur puise toute sa force. Et la spiritualité n’a de sens que si elle s’ouvre à une dimension collective, voire politique.

 

Si je change ma vie, à quoi bon si je suis presque seul à le faire, entend-on souvent…

Cessons de nous occuper de ce que les autres font ou non avant d’entreprendre quoi que ce soit ! Nous avons le choix entre trois « histoires » ou possibilités : attendre que la technologie et les experts trouvent une solution à nos problèmes, sombrer dans le désespoir et l’enfermement en nous persuadant que ce que nous faisons ne sert à rien, ou au contraire nous engager dans une transition intérieure et extérieure, conscients de nos contraintes et de nos limites mais résolus à faire un premier pas.

 

Quelques gouttes d’eau dans l’océan ?

Tous les grands changements, de l’abolition de l’esclavage à l’émancipation de la femme dans le monde, ont toujours été initiés par des minorités. Plus nous serons nombreux à accomplir ces petits pas, plus cela aura un impact. Regardez le commerce équitable. Dans les années 1970, leurs avocats étaient souvent considérés comme des idéalistes en Birkenstock qui portaient des pulls en laine de lama tricotés main et buvaient du café Ujama qui faisait plus grimacer que sourire par son amertume. Aujourd’hui, dans la grande distribution suisse, plus de la moitié du marché de la banane est issue du commerce équitable.

 

Protéger l’environnement ne suffit donc pas ?

Le vrai enjeu va bien au-delà de la protection de l’environnement. Il s’agit d’opérer une « révolution culturelle courageuse », pour reprendre la formule du pape François dans sa lettre encyclique Laudato si’.

 

 

L’ENGAGEMENT DE PAIN POUR LE PROCHAIN

 

Pourquoi Pain pour le prochain (PPP) a-t-elle décidé de s’engager dans cette voie ?

Pain pour le prochain est l’une des grandes ONG suisses de développement. Elle est issue des Eglises protestantes et existe depuis plus de 40 ans. Nous nous engageons au Nord et au Sud pour une transition vers de nouveaux modèles d’économie et de production alimentaire. PPP mène chaque année avec Action de Carême, dans les semaines avant Pâques, une campagne de sensibilisation de la population sur les enjeux Nord-Sud, en mettant en lumière l’impact de nos comportements de consommateurs sur les pays du Sud. Enfin, en lien avec Alliance Sud dont elle est membre fondateur, PPP joue un rôle de lobbying politique : nous avons par exemple contribué de manière importante au lancement de l’initiative pour des multinationales responsables. En complément de toutes ces activités qui ont déjà une dimension de transition, nous sommes convaincus de la nécessité d’un changement radical vers un autre système. L’idée n’est pas de créer de nouveaux projets d’énergie alternative ou d’agriculture urbaine qui existent déjà – et que nous allons encourager au sein des paroisses – mais de mettre l’accent sur les dimensions intérieures de la transition, en lien avec les racines spirituelles de PPP. D’où la création d’un laboratoire.

 

Quel sens donner au laboratoire que vous avez fondé ?

En jouant avec les mots et en trafiquant l’étymologie, il y a dans le mot laboratoire « labor » qui signifie travail et engagement en latin, et « orare » qui signifie prière, méditation et contemplation. Ce laboratoire a pour vocation de faire le lien entre la transformation du monde et la transformation de soi, entre l’extérieur et l’intérieur. Il propose une nouvelle manière de s’engager : celle du méditant-militant. Il est à l’interface de deux mondes, les milieux d’Eglise avec l’écospiritualité comme première porte d’entrée, et la société civile au sens large, avec un accent sur l’écopsychologie. Ce sont deux approches complémentaires qui prennent en compte les dimensions intérieures de la transition écologique. L’écospiritualité fait explicitement référence à une transcendance, à un mystère divin, l’écopsychologie explore les interrelations entre la psyché humaine et la nature, sans forcément s’ouvrir au sacré. Ce laboratoire est un lieu d’expérimentation qui n’existe pour l’instant qu’en Suisse romande. Nous nous donnons deux années après lesquelles nous ferons un bilan et étudierons les possibilités de l’ouvrir à une perspective nationale.

 

Vous encouragez donc les liens entre les milieux d’Eglises et la société civile ?

En effet, la spiritualité peut agir comme un moteur de la transition, et inversement la transition peut aussi agir comme un moteur de renouveau spirituel dans les milieux d’Eglise. Le courant circule dans les deux sens.

 

Comment avez-vous procédé pour mettre sur pied ce laboratoire ?

Je ne me suis pas installé dans mon laboratoire, maniant des concepts et élaborant des produits pour ensuite essayer de les « vendre » à l’extérieur. Ma première tâche a été d’identifier les personnes ou les organisations avec lesquelles je sentais un potentiel de co-création. J’ai mené jusqu’à présent plus de cinquante entretiens, une moitié dans les milieux d’Eglise, l’autre dans la société civile. L’idée est de faire émerger des synergies et des partenariats. Une membrane de collaboration est en train de naître autour du laboratoire, avec des personnes choisies pour leur proximité de cœur et d’esprit.

 

 

LA TRANSITION INTERIEURE SUR LE TERRAIN

 

Dans les faits, comment se manifeste cette transition ?

Un élément clé est notre propre mode de fonctionnement, en tant qu’organisation. Si PPP veut être crédible dans son engagement pour la transition, elle doit aussi revoir fondamentalement son fonctionnement interne et ses structures. Nous sommes en marche vers l’holacratie qui est une forme nouvelle de gouvernance partagée fondée sur de nouveaux modes d’intelligence collective. Nous avons renoncé à nos cahiers des charges et travaillons par rôles. Chacun se voit confier davantage de responsabilité.

 

Quelles sont les principales activités du laboratoire ?

Elles se déploient sur plusieurs axes. Il y a d’abord des activités de sensibilisation, avec notamment des tables rondes, conférences, ateliers, la participation à des événements comme le G21, le forum A Ciel Ouvert, le Festival de la Terre ou Alternatiba Léman. Nous avons aussi une plateforme Facebook ouverte. La formation, autre activité essentielle, vise à développer nos ressources intérieures et changer notre imaginaire pour un nouveau monde possible. Cela implique notamment un travail sur ce qui, en nous, fait obstacle à un engagement, un travail sur nos peurs, nos doutes, des sentiments très répandus dans la population comme le découragement et l’impuissance – qui font d’ailleurs le lit des populismes. Nous travaillons à « composter » ces différentes émotions pour en faire des énergies mobilisatrices. De ces espaces de formation devraient émerger des multiplicateurs, des personnes porteuses de la transition intérieure. A terme, il serait judicieux de pouvoir accompagner des personnes ou des groupes en transition. Nous développons à cet égard des collaborations avec le Réseau belge de la transition, qui donne précisément une grande importance à la formation en transition intérieure. On y soigne la dimension de l’être et pas seulement celle du faire (voir l’infographie « Nous encourageons à agir, au Nord comme au Sud »).

 

Pour les initiatives de transition existantes, comme les écovillages, un accompagnement ne serait-il pas souhaitable ?

En effet, nous pourrions à terme offrir des espaces et des ressources pour aider les groupes et personnes à travailler les dimensions intérieures de la transition. Dans ces écovillages, il peut y avoir des problèmes d’ego, de pouvoir, de conflit d’intérêts ou d’argent à résoudre, tout ce que Pierre Rabhi appelle avec humour le PFH, le « putain de facteur humain » ! Pour transformer ce dernier en « précieux facteur humain », il existe des outils efficaces qui nous permettent de remodeler les postures intérieures qui nous limitent et nous entravent. De tels instruments ont été élaborés notamment par l’Université du Nous avec laquelle nous collaborons. La question du burnout est aussi à sérieusement prendre en compte.

 

Vous mentionnez aussi les conversations carbone. De quoi s’agit-il ?

Les Artisans de la transition, une association issue de La Revue durable, ont commencé de promouvoir en Suisse une méthode développée dans le monde anglo-saxon : lors de six soirées de deux heures, des ateliers participatifs de huit personnes combinent données factuelles, discussions de groupe, exercices et jeux. Le tout est riche de perspectives optimistes et a pour objectif une réduction concrète de l’empreinte carbone de chacun. Les participants sont confrontés à leurs incohérences, désirs parfois contradictoires et à ce qui en eux fait obstacle aux changement requis. Des animateurs de groupes seront formés pour lancer le mouvement. Un tel groupe a été créé autour du laboratoire dans le but de pouvoir, dès cet automne, proposer cette méthode

Vous avez également constitué un cercle de réflexion. Quelle est son rôle ?

Ce cercle est composé de treize personnes de compétences diverses, dont certaines ont un lien avec le monde académique comme Dominique Bourg, Christian Arnsperger ou Sophie Swaton de l’Université de Lausanne. Nous tenons à être ouverts et à rester connectés à toutes les idées et expériences en cours dans le monde. Les travaux de ce cercle, encore embryonnaires, ont pour but de donner du contenu à la transition intérieure.

Avec la perspective d’un ouvrage ?

Ce n’est pas un objectif, mais un stimulant, Si ouvrage il y aura, ce dernier, de petit format et bon marché, sera destiné à devenir un outil pour tous ceux qui souhaitent mieux comprendre le sens de la transition intérieure et comment se mettre en mouvement.

 

DES EMERGENCES A LA CONVERGENCE

Dans la transition intérieure, il y a une forte part d’intimité, voire de secret ou de mystère. Est-il toujours possible de tout verbaliser ?

Comme dans le domaine de la spiritualité, il y a une part indicible et intime qui doit certainement le rester. En même temps, ce qui va ressortir de ce travail d’intelligence collective pourra assurément être formulé. Dans la méthode, nous ne cherchons pas à presser notre intellect comme un citron. Nous vivons une dynamique de groupe qui mobilise les différentes dimensions de notre être, physique, émotionnelle, intuitive, voire spirituelle, afin de nourrir ce qui plus tard s’exprimera sous une forme plus mentale. Cela suppose, dans l’espace protégé du groupe, que chacun laisse peu à peu tomber ses armures, en étant authentiques. J’ai déjà pu constater une belle qualité d’écoute et de respect des participants dont les points de vue sont fort divers. A nous désormais de passer progressivement des émergences à la convergence.

Finalement, personne ne sait vraiment ce qui va émerger de tout cela ?

En effet. Nous sommes un peu comme des alchimistes qui, après avoir combiné certains métaux mis à l’épreuve du feu, observent ce qui se passe. A l’épreuve de la mise en lumière de nos expériences de vie, nous allons aussi observer ce qui se passe, en nous et chez les autres. Un exercice d’unité dans la diversité.

Propos recueillis par Philippe Le Bé