Synthèse de la conférence de Mathieu Labonne

L’engagement citoyen par la spiritualité

18.12.2017

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12 décembre 2017, Casino de Montbenon, Lausanne

Comment engagement citoyen et démarche spirituelle peuvent-ils se nourrir mutuellement ? Le changement de paradigme implique une attitude intérieure centrée sur la présence vigilante, la simplicité, la joie et le lâcher-prise par rapport aux fruits de l’action. « Faire sa part », c’est aligner ses valeurs et ses actes dans la conscience de ses limites à changer le monde.

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Résumé filmé

mathieu labonne cycle

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Je suis directeur du mouvement des Colibris (fondé par Pierre Rabhi) et coordinateur général de la Ferme du Plessis (le Centre d’Amma, guide spirituelle indienne). Sur le mode du témoignage, je vais faire ce soir des ponts entre spiritualité et écologie. Ces deux domaines sont, dans le contexte actuel, relativement indissociables. 

 

Cheminement spirituel et engagement écologique

 

Depuis l’enfance, j’ai un questionnement intérieur mais je n’en parlais pas. Plus tard, je me suis passionné pour les grandes causes environnementales. Je vivais ces deux champs de manière indépendante. Puis je suis devenu ingénieur. La découverte de l’ampleur du problème et de la complexité des enjeux climatiques est à la racine de mon engagement écologique. J’étais très en révolte contre nos modes de vie et suis devenu assez extrême dans mon quotidien (pas de voiture, pas d’avion, nourriture végétarienne, etc.).

 

Passer de l’identification à l’ego (« Je fais ce que je veux ») 

au Soi (« Je veux ce que je fais »).

 

Ma recherche spirituelle m’a conduit plusieurs fois en Inde. C’est là que j’ai connu Amma. La rencontre avec ce maître spirituelle a été très forte. Quand on lui posait des questions sur les problèmes écologiques, elle répondait que la pollution générée par notre mental est bien plus forte que celle de l’atmosphère. Dans la tradition indienne, cette pollution mentale est liée à l’identification à l’ego. Or, l’individualisme qui génère cette identification-là est aussi à la racine des problèmes écologiques. Notre quête insatiable pour faire en sorte que le monde soit tel qu’on veut qu’il soit a engendré toutes sortes de problèmes (cf. les pesticides pour éliminer les nuisibles qui nous gênent). Passer de l’identification à l’ego (« Je fais ce que je veux ») au Soi (« Je veux ce que je fais ») implique de trouver une forme d’unité entre soi et le reste du monde.

 

Accepter le monde tel qu’il est pour trouver des solutions

 

L’être humain voudrait supprimer la souffrance, mais elle est inhérente à l’existence. Le tragique de la vie ne s’arrêtera pas parce que l’homme l’a décidé. Dans une société qui se voile la face et n’accepte pas le réel, il s’agit de développer notre capacité à être satisfaits avec ce qui est. 

 

Intégrer que les choses vont mal permet de trouver une solution créatrice.

 

Pour autant, dire oui ce n’est pas laisser faire, c’est reconnaître tout ce qui est lié au passé et ne peut être changé. Dire oui permet que nos actes soient des actions, et pas des réactions. Si on ne part pas de ce qui est, on est en décalage avec le réel. Intégrer que les choses vont mal permet de trouver une solution créatrice. 

 

Comment être heureux en toute circonstance ?

 

L’enjeu de la spiritualité, c’est l’art d’être heureux. Les personnes qui sont dans la quête  du « toujours plus » n’ont pas trouvé d’autre chemin de réalisation que cette accumulation de richesses. Trouver une paix permanente, indépendamment des situations extérieures, implique non pas de guérir l’égo, mais de guérir de l’égo. Il faut aller plus loin que « prendre soin de soi », ce que proposent souvent les techniques de développement personnel.

 

Le service désintéressé c’est « le savon qui nettoie le mental ». 

 

Mon but est de parvenir à dépasser ce qui est, pour être heureux tout le temps. Pour cela il faut que je purifie mon mental. Mon maître spirituel, Amma, insiste sur le seva, le service désintéressé qu’elle décrit comme « le savon qui nettoie le mental ». J’essaie de me mettre au service de ce qui me semble juste, puis le travail intérieur se fait. Je fais confiance en la vie pour m’apporter les occasions de grandir.

Accepter le monde tel qu’il est ne veut pas dire rester inactif. Dans une démarche spirituelle, on a besoin d’action et ma vie est très active. Malgré mes multiples engagements, je ne perçois aucun signe de burn out ! Mon service désintéressé me permet de travailler sur moi. De me décoller du réel pour observer. De dépasser mes limitations. D’apprendre à agir non pas contre le monde tel qu’il est, mais pour un monde meilleur. « Changer le monde » est souvent le credo du milieu associatif, mais le moteur est la révolte. Du coup, on est dans la réaction. 

 

Prendre soin du monde

 

Toutes les idéologies du XXe siècle visaient à créer un monde parfait en réaction à un monde jugé imparfait. La transition, ce n’est pas une nouvelle idéologie. L’attitude juste implique de passer de « sauver le monde » à « prendre soin du monde » car on l’aime tel qu’il est. Quitter la réaction et la révolte est notre premier enjeu, pour ne plus générer de pollution mentale. Pour que nos actions de transition n’ajoutent pas de la souffrance à la souffrance, mais l’allègent. 

 

Notre activisme militant ne va pas empêcher le monde d’aller mal. 

On peut juste essayer d’atténuer les conséquences du changement. 

 

Chacun est appelé à faire sa part. Comme le colibri de l’histoire, qui remplit son bec pour verser quelques gouttes sur l’incendie et, inlassablement, revient au-dessus des flammes avec sa contribution. C’est le sens du mouvement Colibris que je dirige. Pour autant, notre activisme militant ne va pas empêcher le monde d’aller mal. On peut juste essayer d’atténuer les conséquences pour que le changement se fasse dans les meilleurs conditions possibles. Si suffisamment d’initiatives positives se mettent en place, le jour où on sera au pied du mur il pourra y avoir ce déclic collectif qui nous fera choisir un autre chemin que celui des replis nationalistes. 

Le chemin de transition est donc un outil pour la quête de bonheur, qui est notre chemin profond. 

 

A propos du conférencier : Ingénieur, ancien chercheur sur le climat et expert sur les questions liées au carbone, Mathieu Labonne est depuis janvier 2015 le directeur du mouvement Colibris, fondé par l’agroécologiste Pierre Rabhi. Il est également depuis 2011 le coordinateur général du Centre Amma – Ferme du Plessis. Ce dernier est à la fois un ashram et un lieu de pratique spirituelle qui transmet l’enseignement d’Amma, grande figure spirituelle de l’Inde, et tente d’incarner les valeurs qu’elle défend.