Le 29 novembre, la Suisse a bougé

08.12.2020
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chantal peyer

Chantal Peyer travaille chez Pain pour le prochain comme cheffe
d’équipe entreprise et droits humains et fait partie du comité exécutif de l’initiative

Le 29 novembre, une majorité de suisses et de suissesses ont dit oui à l’initiative pour des multinationales responsables. Cela n’a pas suffi à atteindre la majorité des cantons, mais constitue néanmoins un séisme politique pour notre pays. Ce résultat est le fruit de plusieurs années de travail de Pain pour le prochain et de 130 autres ONG. Il est le résultat également d’une mobilisation extraordinaire des citoyen-ne-s et du secrétariat de l’initiative.

Le 30 novembre, après le rejet de l’initiative pour des multinationales responsables par une majorité des cantons, nous aurions pu nous réveiller avec la gueule de bois. La déception est là, bien réelle, pourtant elle est accompagnée aussi d’une grande fierté et de la conviction que nous devons continuer, plus que jamais, à nous mobiliser pour le changement.

Pourquoi cette conviction que le changement est à portée de main ? Pour trois raisons, au moins….

Une prise de conscience a eu lieu

Cette initiative a permis une prise de conscience fondamentale au sein de la société, à savoir que certaines multinationales commettent des violations à l’étranger qui seraient inimaginables ici, en Suisse et qui sont indignes du XXIème siècle. Certains fleurons de l’économie helvétique vendent des pesticides toxiques, interdits en Europe, à des paysans en Inde ; ils chassent avec violences des paysans de leurs terres ; ils déversent du plomb et de l’arsenic dans des sources d’eau causant des dommages à la santé de milliers d’enfants.

A cet égard, il y aura un avant et un après l’initiative. Il y a encore cinq ans personne ne parlait de ces violations des droits humains sur lesquelles des ONG comme Pain pour le prochain mènent des enquêtes depuis trente ans. Mais le 29 novembre, en pleine crise du coronavirus, une majorité des votant-e-s (50,7%) ont placé le respect de l’humain avant la maximisation du profit. Ils ont réaffirmé que le respect du droit à un travail décent, à la santé, à la vie est une valeur importante à leurs yeux. Ils ont souligné qu’il y a une dimension humaine à nos choix de société et qu’une société qui oublie de garder l’humain en son centre finit par perdre son sens.

Un élan citoyen s’est cristallisé

Cette initiative a aussi démontré que la réalité politique est en train de se modifier profondément en Suisse. Face aux défis humains, environnementaux et sociaux qui nous attendent, les citoyen-ne-s suisses veulent participer aux débats et décisions politiques. Et l’initiative a mis en lumière que la population est prête à s’engager fortement si le Conseil Fédéral et le Parlement ne tiennent pas compte de leurs préoccupations.

La campagne autour de l’initiative pour des multinationales responsables s’est appuyée sur une mobilisation sans précédent : 80’000 milles drapeaux ont été suspendus aux balcons de toute la Suisse, 8000 bénévoles se sont engagés en organisant des soirées ou en faisant des téléphones, 450 comités locaux ont réuni des militants désireux de faire leur part. L’initiative a également bénéficié du soutien des deux plus grandes Eglises de Suisse, via la Conférence des évêques de suisse et de la Fédération des Eglises protestantes de Suisse, qui ont rappelé dans une prise de position que « l’économie a besoin des droits humains » et que le respect de la dignité humaine est au cœur de mandat des Eglises. Enfin, l’initiative a bénéficié du soutien de plus de 750 entrepreneurs et politicien-ne-s bourgeois qui ont rappelé que défendre le respect des droits humains ne dépend pas d’une affiliation économique ou politique.

Il faut se réjouir de cette vitalité de la démocratie suisse, de la vivacité de ce débat citoyen, au-delà des clivages habituels. Il y a quinze ans encore, Economiesuisse, appelée à l’époque le Vorort, était régulièrement invitée à des rencontres « informelles » avec le Conseil fédéral et pouvait élaborer la politique économique de la Suisse derrière des portes closes. L’initiative a démontré, après les grèves du climat et la vague verte des dernières élections, que les temps ont changé : les grands lobbys doivent apprendre à développer des solutions qui tiennent aussi compte des préoccupations de la population, faute de quoi les citoyen-ne-s sont prêts à se mobiliser et à suivre l’appel de Stéphane Hessel : « Indignez-vous ! ».  

Les tentatives d’intimidations résonnent comme un chant du cygne

Le débat autour de l’initiative pour des multinationales responsables a donné lieu durant les dernières semaines à des attaques réitérées des opposants sur les organisations qui ont porté le projet. Lorsque des personnes au pouvoir n’ont plus d’arguments pour convaincre, ils essayent de faire taire, ou de délégitimer, le messager. Le phénomène n’est pas nouveau, c’est une stratégie classique pour détourner le débat des enjeux de fonds.

Les attaques ont commencé par des polémiques sur les affiches de campagne et sur le budget de l’initiative. Elles ont porté ensuite sur la légitimité des ONG de participer à des débats politiques : certains politicien-ne-s ont exigé que les dons faits aux ONG ne soient plus défiscalisés, d’autres ont exigé plus de contrôle des ONG, d’autres enfin ont été jusqu’à dire que les ONG ne devaient plus s’engager dans des campagnes de votations. Puis, face à la ténacité du « oui » dans les derniers sondages, les attaques sont devenues juridiques. En trois semaines, des plaintes ont été déposées contre les Eglises, pour leur interdire de prendre position (plainte auprès du Tribunal Fédéral) ; contre l’association de l’initiative pour lui interdire de parler des violations de droits humains de Glencore (mesure provisionnelle demandé par la firme) et contre la Télévision alémanique pour lui interdire de faire de la satire sur les multinationales suisses (sept plaintes après la diffusion du « Deville show » du dimanche 22.11.2020). Aucune de ces plaintes n’a abouti à ce stade, mais elles font partie d’une stratégie claire de polémique et d’intimidation de la part des opposants à l’initiative pour des multinationales responsables.

Un vrai démocrate ne devrait-il pas se réjouir de la vitalité de la société civile suisse ? Ne devrait-il pas s’engager dans une discussion factuelle et argumentée avec les ONG, associations et citoyen-ne-s qui demandent plus de justice sociale et environnementale ? Telle ne semble pas être l’opinion des opposants à l’initiative pour des multinationales responsables qui poursuivent leur pression sur les ONG. En effet, depuis le début de la session d’hiver, ils ont déposé trois interventions parlementaires pour demander des rapports et un contrôle accru des ONG. Mais cette stratégie résonne comme le chant du cygne d’une élite qui refuse de se remettre en question et qui s’accroche à d’anciens modèles de fonctionnement. Les défis d’aujourd’hui exigent de nouvelles réponses. Le futur demande que nous soyons capables de nous réinventer, y compris dans notre façon de faire de la politique. C’est pourquoi la société civile continuera de s’engager.

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