La Sierra Leone sous la coupe des multinationales

10.11.2020
Bildnachweis: Brot für alle (Headerbild und Vorschaubild)
Lansana_Sierra_Leone

Militant et expert dans le domaine du droit à l’alimentation, Lansana Hassan Sowa occupe
le poste de chargé de programme au sein du réseau Sierra Leone Network on the Right to Food (SiLNoRF),
une organisation partenaire de Pain pour le prochain.

L’accaparement des terres, une pandémie silencieuse

Maints investisseurs voient en l’Afrique la promesse de terres à bas prix, tandis que les gouvernements africains sont nombreux à considérer les investissements directs de l’étranger comme un gage de croissance économique. Toutefois, au lieu de promouvoir le développement, cette avidité foncière a spolié les communautés locales de leurs terres, les investisseurs ayant acquis d’immenses surfaces agricoles sur le continent, notamment en Sierra Leone.

Comme le mettent en évidence notre travail avec des victimes d’accaparement des terres en Sierra Leone et nos échanges avec des organisations d’autres pays, les opérations de ce type entraînent généralement des violations des droits humains – qu’il s’agisse du droit à l’alimentation, du droit à l’eau ou de la violence endémique sur les plantations –, mais aussi de la pollution et des atteintes environnementales. L’emprise considérable acquise par les multinationales compromet souvent le respect des droits humains et des normes environnementales, les élites économiques exerçant une influence excessive sur les responsables politiques et sur les tribunaux, les forces de l’ordre et d’autres institutions publiques.

La population laissée pour compte

Prenons l’exemple de la société productrice d’huile de palme Socfin Agricultural Company (SAC). Cette entreprise est détenue par Socfin dont le siège est au Luxembourg, tandis que la filiale chargée de la « gestion des plantations » est établie en Suisse. En 2011, SAC a pris à bail 6 500 hectares de surface agricole pour une durée de 50 ans dans la région de Malen. Si, en principe, c’est au gouvernement, et plus précisément au ministre de l’Agriculture, que les autorités traditionnelles ont donné les terres à ferme, le ministère a toutefois sous-loué ces terres à SAC le jour même. Étant donné que les familles propriétaires n’ont pas été consultées, les communautés locales ont jugé le contrat illégal en ce qu’il porte manifestement atteinte au droit à un consentement préalable, donné librement et en connaissance de cause, consacré dans la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones (UNDRIP).

En 2018, le conflit s’est envenimé : deux villageois de Malen ont été tués alors que la police et l’armée réalisaient de violentes descentes et procédaient à des arrestations. Selon des témoignages, durant ces événements, SAC a organisé des rencontres avec les forces de l’ordre et les autorités locales afin d’aborder la gestion de la crise et a mis des véhicules à la disposition de la police et de l’armée. Cette affaire montre bien l’étendue du contrôle que la société exerce sur les forces de l’ordre. 

Des sociétés surpuissantes

Un des principaux propriétaires de Socfin, le groupe Bolloré, assume également la gestion du port et de l’aéroport nationaux, si bien que la société exerce une influence économique considérable dans le pays. Une telle emprise forme un bouclier protecteur pour les abus, car le gouvernement se sent tenu de protéger les investissements réalisés. Par ailleurs, en vertu des traités internationaux en matière de droits humains que sont, notamment, le Pacte international relatif aux droits civils et politiques et le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels, les gouvernements ont aussi l’obligation de protéger leurs citoyen·ne·s. Or, en raison de l’influence excessive exercée par des sociétés, certaines institutions publiques rechignent à honorer cette obligation face à une violation et préfèrent privilégier les intérêts des multinationales.

Pour la population sierra-léonaise, il est dès lors crucial de permettre aux individus de défendre leurs droits dans le pays d’établissement des grands groupes qui contrôlent les filiales locales. Cette lutte revêtant une dimension mondiale, il est donc impératif qu’un pays comme la Suisse légifère en ce sens.

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