Synthèse de la conférence d'Antonella Verdiani

Inventer une nouvelle éducation

20.03.2018

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27 février 2018, Casino de Montbenon, Lausanne

L’éducation a un rôle majeur à jouer dans l’émergence de la nouvelle conscience nécessaire au changement de paradigme. Son but ultime – au-delà de l’acquisition de connaissances – est le développement de l’être profond comme base d’une citoyenneté universelle. D’innombrables initiatives foisonnent dans le monde, qui réinventent l’école de demain à travers des pédagogies actives mettant l’accent sur la confiance et la coopération, le savoir-être et la joie d’apprendre.

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Résumé filmé

antonella_Verdiani

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L’éducation intégrale

 

Je n’ai pas pour habitude de prendre la posture de celle qui sait et qui déverse son savoir sur le public. Aujourd’hui, je suis en face de vous et sur une scène… Imaginez que nous formons un grand cercle et coupez-moi la parole si vous avez une question.

Quand j’ai quitté l’UNESCO il y a 13 ans, je me suis dit que dans le domaine de l’éducation je pouvais faire ma part de colibri – je suis proche du mouvement de Pierre Rabhi. Comment s’éduquer à la joie ? En tant qu’enseignant, comment être porteur de cette joie si je ne suis pas en contact avec mon être intérieur ? J’ai eu la chance de terminer mon doctorat en Inde, à Auroville, où se trouve l’école du Libre Progrès, qui applique « l’éducation intégrale ». Cette vision éducative propre aux pédagogies actives prend en compte non seulement l’intellect et le physique de l’enfant, mais aussi ses dimensions psychique, affective, spirituelle, etc., dans l’interaction avec les autres.

 

Créer des rencontres entre professionnels

 

Le problème du système de l’éducation, c’est que chacun fonctionne en vase-clos : l’éducation nationale bien sûr, mais aussi les pédagogies qu’on dit « alternatives » (Freinet, Montessori, Steiner…). Pour les faire se rencontrer, j’ai monté le Printemps de l’Education. On a aussi imaginé une plate-forme pour créer une communauté de pratiques en ligne. Depuis est aussi né le mouvement pour une éducation démocratique en Europe (Eudec).

 

Des îlots de paix dans les écoles

 

En France, le paysage est très varié. Il se crée 35 à 45 nouvelles écoles privées chaque année. En même temps, de plus en plus d’enseignants créent des îlots de paix au cœur des écoles publiques en mettant en place des pédagogies qui changent l’ambiance.

 

Question d’une personne dans la salle :

« Comment appliquer ces méthodes
dans un système classique où il y a des évaluations ? »

J’ai vu des enseignants du système public se former à la pédagogie coopérative Freinet et introduire ces outils par petites touches (le bâton de parole, qui signifie « Je t’écoute quand tu parles et toi aussi quand je parle » ; le regroupement des chaises et tables par groupes de 4 : ce simple changement de disposition est une révolution qui bouscule l’ordre établi ! C’est plus facile à mettre en place à l’école primaire, dès le collège l’espace est partagé avec d’autres profs que de telles démarchent peuvent déranger.

 

C’est quoi la réussite ?

 

L’institution doit changer car les profs partent en burn out. Ils n’arrivent pas à tenir les rythmes serrés que les programmes leur imposent. Ils se demandent pourquoi il faut mettre une telle pression sur les enfants pour qu’ils réussissent. Cela pose la question de la réussite : veut-on réussir dans la vie, ou réussir sa vie ? Les pédagogues du siècle passé qui proposaient une autre éducation, fondée sur la coopération, questionnaient aussi le système de l’époque. Ils sont encore révolutionnaires car ils mettent au centre l’empowerment. Ivan Illich a montré que l’école n’est rien d’autre que la reproduction du système.

 

Tabou de l’émotionnel

 

Si un enfant questionne sur la mort, le prof est censé répondre que ces sujets sont pour la maison. Ce sont les directives officielles en France. Cela signifie : « Je laisse l’émotionnel à la porte de l’école. » Or, les enfants se posent des questions spirituelles. Il ne s’agit pas de leur donner une réponse, mais de faire la place à ces questionnements, aux émotions, aux sentiments. On a tous un trésor au fond de nous, un capital de joie qui s’étiole au fil du temps s’il n’est pas préservé. Quand je suis en contact avec cette joie, je suis capable d’être en reliance avec les autres. Pourquoi ne pas introduire ça à l’école ? 

 

Question :

« Que peut-on faire en tant que parent ? »

Dans mes formations, je travaille sur les projections des parents. C’est important de travailler sur son propre parcours scolaire pour éviter nos enfants de devenir un passé qu’on n’a pas pu vivre nous-même. Le parent doit être attentif à ce que l’enfant désir. C’est difficile.

 

Question :

« Pourquoi les écoles alternatives sont-elles mieux que les autres ? »

Le système traditionnel met le savoir au centre. Le prof est détenteur de ce savoir et il nourrit la dimension intellectuelle. Plus je m’approprie ce savoir, plus je sais, plus je réussis. Je peux même me passer des autres. Au contraire, les pédagogies actives mettent l’enfant au centre de l’action éducative et de l’interaction avec l’école. Elles ne le fragmentent en s’adressant uniquement à son intellect, mais nourrissent toutes les dimensions de son être.

 

Témoignage :

« Je suis thérapeute et j’observe que les parents ont peur qu’avec ces approches-là on crée des enfants-roi. Mais ça n’arrive pas si on transmet le respect
de l’autre : la liberté d’être, ce n’est pas la liberté de faire. Un parent-roi, qui

ne veut pas partager son pouvoir, créer des enfants-roi qui l’affrontent

pour obtenir ce pouvoir. Il faut éduquer les parents. »

Oui, dans mes formations je parle de « déformatage » des parents. Certains ont peur qu’une école démocratique rende leur enfant inadapté au système. D’autres que les pédagogies actives troublent l’ordre établi de la famille. Oui, former l’enfant à son autonomie, ça bouscule totalement le système. C’est arrivé en Inde, dans un petit village où la pédagogie Montessori a été introduite dans une école pour enfants de la rue. Les institutrices qui se sont formées ont dû elles aussi gagner en autonomie ce qui a créé des difficultés dans leur vie de famille, et aussi dans le village.

 

Témoignage :

« La peur va dans les deux sens. Au primaire, j’étais dans une école alternative. Quand je suis entré dans un lycée classique, j’ai vécu un traumatisme. J’ai eu peur que mes enfants vivent la même chose et je les ai mis dans le système classique. »

 

Témoignage :

« On est dans une société où il y a plein de spécialistes, mais il manque un effort de synthèse pour l’édification d’une éthique dans le système de l’éducation. »

Mais ce qui manque, ce n’est pas l’instruction, c’est l’éducation. Et l’éthique est justement au centre de tout le mouvement de la transition qu’on voit à l’œuvre aujourd’hui. Pour moi, la solution est dans la transdisciplinarité. Il faut croises les disciplines pour prendre en charge l’individu dans sa globalité, comme le font les pédagogies actives.

 

Question :

« Comment gérer le choc de l’école alternative au moment

de l’entrée à l’université ou dans le monde du travail ? »

Les pédagogies actives travaillent sur la capacité des enfants à devenir des esprits critiques constructifs et développent la curiosité dans tous les domaines. Ces personnes-là n’ont pas peur. Elles trouveront des solutions très créatives. Les cofondateurs de Google ont été à l’école Montessori ! La question est aussi de savoir si on veut s’adapter au système ou si on veut le changer. « Quelles sont tes valeurs et jusqu’où tu peux aller pour mettre en vie ces valeurs-là ? » Il ne s’agit pas de faire de nos enfants des cobayes mais de changer, avec eux et tous ensemble.

 

Témoignage (Mathieu Glaire, « témoin local » de la conférence,

dont les trois enfants sont déscolarisés depuis cinq ans) :

« La peur que des enfants scolarisés à la maison aient un problème
de socialisation reflète la méconnaissance totale de cette forme de scolarisation. Nos trois enfants ne ne vont pas à l’école, ils ont donc ont un peu moins de relations en terme de quantité, mais elles sont beaucoup plus variées. A l’école, on enferme tous les enfants du même âge dans un bâtiment, face à un adulte
qui a l’autorité et dans un rapport de compétition !

La crise de l’éducation est une des crises de notre société. Pour changer de société, on a beaucoup plus que l’éducation à transformer.

Ce que j’observe, c’est qu’il y a des enfants qui naissent avec une grande sagesse. Leur maturité, parfois spirituelle, est épatante. Il y a des questions d’héritage familial, de culture, mais chaque enfant vient aussi avec sa propre histoire, avec son âme à lui…

 

A propos de la conférencière :

Antonella Verdiani, pédagogue et consultante, est docteure en sciences de l’éducation. Elle a travaillé près de vingt ans à l’Unesco, comme responsable de programmes d’éducation à la paix. Consultante et formatrice, elle a initié l’alliance citoyenne Printemps de l’éducation (mise en réseau et partage d’expériences entre les acteurs du changement en matière d’éducation). Elle est l’auteure de Ces écoles qui rendent nos enfants heureux (Actes Sud, 2012) et Renouer avec les joies de l’enfance (Eyrolles, 2017).

 

Plus d’info: www.educationalajoie.com