Des barbares dans la ferme

29.09.2020
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Claudia Stürzinger et Silva Lieberherr travaillent chez Pain pour le prochain dans le domaine de l’agriculture.

Tout sacrifier sur l’autel du profit

« L’Afrique est un terrain d’investissement attrayant à long terme… son potentiel est étonnant ». C’est en ces termes que le gérant du fonds d’investissement privé « KKR » a motivé en 2017 le rachat, à hauteur de 200 millions de dollars, du producteur de roses Afriflora Sher. À peine trois ans plus tard, le groupe KKR revendait la firme éthiopienne et cessait toutes ses affaires en Afrique, au motif qu’il n’y aurait pas trouvé suffisamment d’entreprises de grande taille à acquérir.

Le cœur de métier des fonds d’investissement privés est de racheter des entreprises non cotées en bourse. Tout investisseur désireux d’acquérir une part dans ce genre de fonds doit pouvoir placer des millions de francs pour plusieurs années. Généralement, ces fonds s’endettent lourdement afin de financer le rachat d’entreprises, des dettes qu’ils transfèrent ensuite aux entreprises acquises. Après le rachat, les gérants du fonds d’investissement privé interviennent dans la gestion de l’entreprise afin d’en augmenter la « rentabilité », puis de la revendre après quelques années.

Si les entreprises et les membres du personnel redoutent ces fonds privés, c’est surtout parce que « rentabiliser » est synonyme de licencier des employé·e·s ou de brader des secteurs entiers de l’entreprise. Un livre au titre évocateur, « Les barbares à la porte », a même été consacré au fonds KKR et à la façon dont il a racheté et démembré le groupe RJR Nabisco il y a trente ans. Depuis cette date, les fonds d’investissement privés n’ont plus pu se défaire de l’appellation de « barbares », non sans raison.

Pour qui le profit ?

Partenaire de Pain pour le prochain, GRAIN publie le 29 septembre 2020 un rapport sur le rôle des fonds d’investissement privés dans l’agriculture qui montre que ces fonds n’ont rien d’autre en tête que de rafler tout le bénéfice possible des entreprises qu’ils rachètent dans les secteurs agricole et alimentaire. En règle générale, les gérants de ces fonds n’ont aucun rapport avec l’agriculture et trônent dans des salles de réunion éloignées des champs, obnubilés par les dividendes et les intérêts. Cette quête impitoyable du profit conduit à la reprise de petites entreprises et de petits producteurs, à l’achat de terres et à la concentration du pouvoir entre les mains de quelques-uns. L’agriculture se transforme en agro-industrie. GRAIN pose dix exemples pour illustrer le mode opératoire des fonds d’investissement privés dans le secteur agricole et ses conséquences pour les entreprises rachetées et les salarié·e·s ou paysan·ne·s concernés, qui doivent supporter la charge des dividendes versés aux investisseurs et des intérêts exorbitants dus sur les nouvelles dettes. Pour les gérants de ces fonds, la situation est tout autre : quel que soit le résultat de leur gestion, ils perçoivent une commission de 2 % sur la fortune investie – qui se chiffre en millions – et jusqu’à 20 % sur le produit de la revente. Autant dire que la population locale supporte les risques, alors que les investisseurs touchent le pactole.

Et la Suisse dans tout cela ?

Ce qui est particulièrement indignant, c’est que les principaux investisseurs privés dans l’agriculture sont des caisses de pension et des banques de développement, qui financent donc ces razzias avec l’argent des salarié·e·s et des contribuables, souvent, qui plus est, au nom d’un soi-disant développement.

La Suisse exerce une influence déterminante sur les affaires des fonds d’investissement privés, car elle est membre d’un grand nombre de banques de développement multilatérales, d’organisations onusiennes et de fonds mondiaux. Il s’agit notamment de la Banque interaméricaine de développement et de la Société financière internationale (qui a pris une participation dans le producteur de roses Afriflora Sher en même temps que KKR). En Suisse, le Swiss Investment Fund for Emerging Markets (SIFEM) est l’un des principaux investisseurs privés dans les pays en développement et les pays émergents. Notre prochain blogue sera consacré à ses activités et à leurs liens avec l’industrie laitière en Inde.

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