Conversation WhatsApp au temps du coronavirus

20.04.2020
Andreas_Hugentobler_quadrat
Stephan_Tschirren_quadrat

Andreas Hugentobler (AH) et Stephan Tschirren (ST) se connaissent du temps de leurs études à Fribourg, époque où ils vivaient en colocation. Andreas Hugentobler vit depuis six ans avec sa famille au Salvador où il coordonne le réseau de communautés de base ACOBAMOR. Stephan Tschirren est responsable formation chez Pain pour le prochain et vit avec sa famille sur une petite ferme bio dans la région de Berne.

La crise du coronavirus et l’urgence d’un changement en profondeur

ST Bonjour Andreas : quel est l’impact du coronavirus sur vous-même et sur le Salvador ?

AH Notre famille va bien, mais nous sommes en souci en raison de l’état d’exception et de l’arrestation de plus de 1100 personnes qui se trouvaient sans permission en dehors de leur domicile. Cela évoque l’époque des dictatures militaires. Et chez vous ?

ST Les mesures du gouvernement ne nous touchent guère sur notre ferme au milieu des bois, à l’exception de la forte augmentation du nombre de randonneurs. La situation au Salvador est-elle si dramatique pour que le gouvernement ait ordonné des mesures d’une telle rigueur ?

AH Lorsque l’état d’exception a été décrété il y a trois semaines (quarantaine pour les voyageurs entrant dans le pays, confinement, etc.), il n’y avait officiellement pas encore de malades. Actuellement, 92 cas sont confirmés et cinq personnes sont décédées. Plus de 5000 personnes, en majorité des individus ayant contracté la maladie, sont logées dans l’un des 40 centres de quarantaine (une forme hybride de prison et d’hébergement de fortune), où elles doivent séjourner 40 jours. Elles sont nourries, mais ne reçoivent pratiquement pas de soins médicaux et ne sont pas informées des résultats des tests, de sorte qu’elles craignent sérieusement l’infection.

ST Ici, les personnes sont nombreuses à télétravailler. Voici trois semaines que les enfants ne vont plus à l’école et que restaurants et magasins sont fermés. Le travail est cependant autorisé sur les chantiers et dans le secteur secondaire. Aujourd’hui, mon installateur sanitaire m’a demandé si les métiers manuels méritaient moins d’être protégés…

AH Au Salvador, seul un petit nombre des personnes confinées chez elles perçoivent un salaire et la plupart ne savent pas comment elles s’en sortiront ces prochains jours. Les gens sont tout aussi nombreux à réclamer le droit de gagner leur vie – ce qu’ils font dans la plupart des cas en dehors de leur domicile – que le droit d’être protégés.

ST Quelle est la situation à la campagne ?

AH Hier, j’ai parlé au téléphone avec Ezequiel, le responsable du programme jeunesse des communautés. Ce jeune de 25 ans, qui habite en zone rurale, m’a rapporté que de nombreuses personnes, habituellement occupées dans des maquilas ou sur des chantiers en ville, donnent désormais un coup de main dans les plantations, puisqu’elles sont confinées chez elles. À El Triunfo, centre de production de maïs et de haricots, la situation est tendue. Des biens de première nécessité (médicaments et aliments) manquent déjà en maints endroits, car la plupart des communautés ne sont plus ravitaillées.

ST Autrement dit, le vrai danger pour les habitant·e·s du Salvador, ce n’est pas nécessairement le virus, mais la faim et la précarité, aggravées par les mesures gouvernementales ?

AH Dans les communautés, 80% de la population active travaille dans le secteur informel (vente, commerce, emplois précaires en ville, etc.), de sorte que le confinement réduit leurs revenus à zéro.

ST Dans nos échanges avec les collègues de Pain pour le prochain, nous abordons toujours le long terme. Nous nous demandons comment tirer parti de cette crise et de quelle façon elle bouleversera durablement notre société. D’après toi, quelles sont les perspectives à long terme pour le Salvador ?

AH Le coronavirus n’est pas seulement un virus, mais aussi le révélateur de la crise générale de notre civilisation, dont les limites apparaissent désormais au grand jour.

ST Actuellement, j’ai beaucoup de peine à voir de quel côté la situation va finir par basculer, du côté de la solidarité – de nombreux signes encourageants semblent l’augurer – ou de celui du repli sur soi et de la lutte pour le maintien du pouvoir.

AH Au Salvador, notre expérience nous dit que les catastrophes ont toujours deux côtés : côté face, la force de la solidarité qui se manifeste au sein de la population, côté pile, la consolidation de la corruption et des structures en place. Nous nous accommoderons tant bien que mal du virus et de ses conséquences, mais comment ferons-nous pour combattre les abus et la concentration croissante du pouvoir ? Aujourd’hui déjà, les deux grandes chaînes de supermarchés font des affaires en or, alors que la plupart des petites enseignes ont dû fermer boutique…

ST En Suisse, les ventes des magasins bio et des magasins à la ferme prennent l’ascenseur, car les consommateurs-trices veulent des produits sains de proximité. Les choses bougent aussi à d’autres niveaux : des initiatives d’entraide de proximité en tout genre fleurissent et je suis curieux de savoir si ces réseaux resteront sur pied après la crise et apporteront leur concours à un changement en profondeur.

AH À long terme, la seule solution est de poursuivre notre travail de longue haleine visant à modifier les structures, ce qui ne sera pas automatique une fois la crise du coronavirus surmontée…

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