Synthèse de la conférence de Pablo Servigne

Comment traverser l’effondrement

04.12.2017

painpourle  action de careme  polesud  theofil

 

28 novembre 2017, Casino de Montbenon, Lausanne

Peut-être sommes-nous entrés dans un effondrement de civilisation. Comprendre et accepter cette période d’incertitude maximale, pour envisager une renaissance, exige de faire le deuil d’un certain modèle économique, d’aller au-delà du rationalisme et de modes de vie incompatibles avec la biosphère. Deux domaines souvent négligés sont à explorer : les émotions et l’imaginaire.

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Résumé filmé

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Malgré le thème de ce soir, l’effondrement, je suis dans la joie. Je fais la tentative de la lucidité bienveillante. Ce n’est ni de l’optimisme ni du pessimisme, et ça me permet d’accueillir ce mélange bizarre fait de joie, d’inquiétude et d’espoir.

Quand on a écrit Comment tout peut s’effondrer avec Raphaël Stevens, on n’était pas les premiers à aborder la collapsologie, cette discipline qui vise à penser l’effondrement. Mais la plupart du temps, les auteurs cherchent à faire peur. Ce n’est pas mon propos. Je voudrais aussi préciser d’où je parle : j’ai un parcours scientifique. Ma manière d’être au monde, c’est d’aller d’une discipline à l’autre.

 

La métaphore de la voiture à la direction bloquée

Dans notre livre, nous utilisons la métaphore de la voiture pour décrire notre civilisation thermo-industrielle. Cette voiture a plusieurs problèmes :

  • on accélère pied au plancher (c’est la « grande accélération » de l’anthropocène[1]) ;
  • la jauge de carburant est presque vide. Outre les énergies fossiles, on atteint aussi des limites pour de nombreux minerais. On touche là aux limites (limits) de nos sociétés, dont la croissance physique va s’arrêter dans un avenir proche ;
  • on est déjà sorti de la route : c’est le problème des frontières (boundaries) qu’on a déjà : l’irréversibilité des seuils climatiques, la disparition de certains écosystèmes, etc.
  • la direction s’est bloquée et la pédale d’accélérateur est fixée au plancher : notre système socio-technique est global, interconnecté donc très homogène. Il est très difficile de changer de chemin. Dans un tel système, pas de signe avant-coureur de faiblesse. L’effondrement est brutal.

Dans les années 1970, le Club de Rome alertait sur ce risque d’effondrement. Son rapport The Limits to Growth (Halte à la croissance) concluait qu’on pouvait encore faire le choix d’un développement durable, si on agissait avant les années 1980. On ne l’a pas fait et aujourd’hui il est trop tard. Trop de seuils ont été franchis. Nous avons altéré l’ensemble du système-terre.

 

Que faire ?

Soit on provoque l’arrêt de la voiture pour sauver ce qui peut encore l’être du système-terre, mais alors ce sont nos sociétés industrielles qui s’effondrent. Soit on continue à rouler et le système-terre s’effondrera avec des conséquences bien plus violentes. Bref, des deux côtés, il y a des blocages.

Ces recherches que nous avons menées avec Raphaël Stevens ont engendré un sentiment de malaise et d’impuissance. Même si localement il y a des choses à faire, comme rouler à vélo ou faire un potager, cela n’empêchera pas l’effondrement. On n’est pas face à un problème pour lequel il y a une solution, on est au cœur d’un predicament, c’est-à-dire une situation difficile, inextricable. La mort, par exemple, n’est pas un problème auquel on trouvera une solution : c’est un predicament. De même l’effondrement. Il faut apprendre à le traverser et à bien vivre avec.

Bienvenue dans l’anthropocène : l’époque de la folie.

 

La collapsologie : quelles dynamiques de l’effondrement ?

Chaque discipline calcule ses propres risques, mais pris globalement les risques sont toujours plus grands. C’est ce que nous enseigne la science de la complexité, qui permet de prendre de la hauteur avec le déterminisme de chaque science prise individuellement.

La menace est trop lente pour provoquer les poussées d’adrénaline que crée par exemple la rencontre avec un loup qui grogne en face de nous. Le déni est normal : défense naturelle, il évite le stress et les maladies (cf. Le Syndrome de l’autruche, de George Marshall). Il est important de parler d’émotion, d’imaginaire. Or on n’aborde jamais ces thèmes dans les colloques scientifiques. Il est vrai que c’est compliqué de plonger là-dedans, moi-même je tâtonne.

 

Les cinq étapes de la conscience

La conscience franchit plusieurs étapes face à cette question d’effondrement. Dans son « échelle de la conscience », Paul Chefurka distingue cinq stades successifs dans notre prise de conscience :

  1. Il n’y a pas de problème, on continue (c’est le déni).
  2. Il y a un problème (les énergies fossiles, les inégalités, etc.), sur lequel on se braque.
  3. Il y a plusieurs problèmes.
  4. Tout est lié : c’est l’interconnexion entre tous les problèmes.
  5. En réalité, le problème n’est pas technique ni scientifique mais touche tous les aspects de la vie : c’est la question du spirituel.

Au cours de ces étapes, si on cherche à rester dans la lucidité, beaucoup d’émotions peuvent sortir : la peur, la tristesse, le désespoir. Il faut avoir le courage de les traverser. Et aussi de franchir les étapes du deuil. Le deuil de quoi ? Celui de l’avenir qu’on s’était imaginé, mais aussi d’une manière de vivre et de voir le monde. C’est difficile car cela remet en question notre inconscient collectif.

 

Les quatre chemins pour traverser l’effondrement

Ce qui aide, c’est de se maintenir dans un système humain équilibré. Il nous faut donc retrouver du lien. Il nous faut aussi retrouver du sens. Quatre pistes s’offrent à nous :

  1. Retisser des liens avec soi-même : il s’agit de voir en soi. D’accepter la colère, la tristesse. Ce travail d’intériorité développe notre résilience émotionnelle (voir les travaux de Carolyn Baker).
  2. Retisser des liens avec les autres humains. Là se pose la question de parler, ou non, de l’effondrement autour de soi. Il s’agit de demeurer dans l’écoute et de trouver une porte d’entrée pour partager, témoigner, faire confiance.
  3. Retisser des liens avec les autres qu’humains, par l’écopsychologie par exemple. Voir aussi les travaux de Bruno Latour.
  4. Retisser des liens avec ce qui nous dépasse. On peut l’appeler le sacré. C’est quelque chose de plus grand que nous, qui nous échappe. On est dans le domaine du mystère. Moi qui ai toute ma vie été un athée, je cherche à reconnecter le militant avec le méditant, l’extérieur avec l’intérieur.

 

Transformer son imaginaire

Nous sommes appelés à transformer notre imaginaire. Dans les films post-apocalyptiques, c’est la violence qui émerge en premier. La lutte. Le film Mad Max, c’est la prolongation de la loi de la jungle. Dans Star Trek, la civilisation continue dans l’espace, c’est le mythe de la croissance. Les villes en transition et le réseau des incredible edible, (les « incroyables comestibles », des potagers collectifs) proposent un nouvel imaginaire. J’aime citer ce tag qu’un ami a photographié sur les murs de l’Université de Nanterre en 2010 : « Une autre fin du monde est possible ».

 

L’entraide, un facteur d’évolution

L’imaginaire, l’émotion, le déclic : tout se retrouve dans ce thème de l’entraide, qui est le sujet de notre dernier livre, avec Gauthier Chapelle. Nous sommes tous les deux biologistes, et nous avons découvert que l’entraide est partout sur la Terre sous forme d’échanges, de services rendus, de symbioses. La compétition est elle aussi partout présente, pour la reproduction et le territoire, mais elle est très coûteuse et les animaux l’évitent.

Notre civilisation prône la loi de la jungle. On a institutionnalisé cette croyance et on a fondé notre société dessus. Pourtant, l’altruisme donne des pistes pour traverser l’effondrement : en situation de catastrophe c’est la coopération qui prend le dessus, pas la violence, contrairement à notre imaginaire.

Le problème ne sera pas les pénuries, mais d’y arriver avec une culture de l’égoïsme – qui se développe dans l’abondance. Il faut donc recréer une culture de l’entraide, par anticipation (voir les travaux de Pierre Kropotkine sur l’entraide, de Matthieu Ricard ou Jacques Lecomte). Tout le mouvement de la transition consiste à anticiper pour atténuer les chocs. Lors de l’effondrement, ce sont les individualistes qui mourront les premiers, pas les coopératifs. Prendre conscience de notre interdépendance radicale avec les autres, humains et non humains, nous rapproche de l’humilité. Or, ce mot est dérivé de humus, la terre. Elle nous aide à renouer avec le temps profond, celui des générations qui ont passé des millions d’années sans surexploiter la planète.

 

A propos du conférencier :

Agronome tropical et docteur en sciences, Pablo Servigne est chercheur in(terre)dépendant et transdisciplinaire, conférencier et pionnier de la « collapsologie », une nouvelle discipline qui vise à penser l’effondrement dans toute sa complexité. Il est auteur de Nourrir l’Europe en temps de crise (Babel, 2017), coauteur de Comment tout peut s’effondrer (avec Raphaël Stevens, Seuil, 2015), du Petit traité de résilience locale (Éditions Charles Léopold Mayer, 2015), et de L’entraide, l’autre loi de la jungle (avec Gauthier Chapelle, Les Liens qui Libèrent, 2017).

[1] L’anthropocène désigne la période géologique qui a débuté lorsque les activités humaines ont laissé une empreinte sur l’ensemble de la planète.