Annuler la dette des pays pauvres

23.06.2020
Silva_quadrat

Silva Lieberherr travail chez Pain pour le prochain
comme responsable Agriculture & Land-Grabbing

Les banques suisses interpellées

« La dette ne peut pas être remboursée, parce que d’abord si nous ne payons pas, nos bailleurs de fonds ne mourront pas. Soyons-en sûrs. Par contre, si nous payons, c’est nous qui allons mourir. Soyons-en sûrs également. » Telles sont les paroles que Thomas Sankara, alors président du Burkina Faso, a prononcées lors du sommet de l’Union africaine en 1987 dans un discours resté célèbre. Ce passage, mais aussi tout le discours, alternant clairvoyance et passion pour les démunis, n’a cessé de m’impressionner depuis la première fois que je l’entendu au collège.

Thomas Sankara poussait très loin l’analyse de la crise de l’endettement, qui se trouvait à son comble dans les années 1980, et proposait une solution radicale : l’union des pays endettés et le refus de régler la dette. Toutefois, cette idée n’a pas été du goût des anciennes puissances coloniales ni de leurs alliés dans la région. Quelques mois après ce discours, Sankara a été assassiné durant un coup d’État emmené par Blaise Compaoré. Tout porte à croire que le putschiste a reçu le soutien du gouvernement français et de son allié, la Côte d’Ivoire. Aujourd’hui encore, le charismatique Sankara est considéré en Afrique occidentale, mais aussi dans le monde, comme un héros et un chef admiré qui a défendu les laissés pour compte sans concession.

Le service de la dette tue

Son appel à l’annulation de la dette n’a rien perdu de son actualité, notamment parce la charge de la dette explose actuellement dans de nombreux pays. Pour cette raison, Pain pour le prochain, avec Alliance Sud et d’autres ONG, a demandé au début juin aux banques suisses d’abandonner leurs créances envers les 86 pays les plus pauvres, soit un montant de 5,7 milliards de francs. Une nécessité particulièrement pressante en temps de pandémie : les États ont besoin d’argent pour renforcer leur système de santé, garantir la sécurité alimentaire et atténuer les effets économiques et sociaux du confinement.

Certes, on peut avancer, comme le fait le Département fédéral des finances, que les pays débiteurs ne seront pas nécessairement mieux lotis à long terme si leurs dettes sont annulées. Certes, on peut discuter pour savoir qui doit commencer à annuler ces dettes et de quelle façon il faut procéder.

Cependant, tous ces débats me ramènent aux paroles de Sankara : pour les bailleurs de fonds, ce n’est jamais une question de vie ou de mort, contrairement aux pays débiteurs. L’argent que ces derniers doivent consacrer au service de la dette, aux remboursements de nouveaux crédits concédés à des conditions toujours plus défavorables, ne peut être mis au service des habitant·e·s du pays, qui en ont pourtant urgemment besoin.

Appel pour une table ronde

Avec 5,7 milliards de francs, on peut faire des merveilles. Cette somme équivaut au quart du total des dépenses en santé des 70 pays les plus pauvres au monde. L’an passé, UBS a acquitté en France une amende de 5,4 milliards de francs pour complicité de fraude fiscale. Le total du bilan cumulé du CS et d’UBS atteint 1500 milliards de francs. Autant dire que 40 banques suisses n’auront aucune peine à amortir ensemble des dettes se montant à 5,7 milliards de francs.

Dès lors, nous en appelons au Conseil fédéral pour qu’il réunisse autour d’une table ronde les banques concernées, les gouvernements des États endettés et les organisations de la société civile de ces pays pour déterminer les modalités de l’annulation pure et simple de la dette. La Suisse accomplirait ainsi un petit pas vers le désendettement mondial. La vision que Thomas Sankara avait en 1987 est encore largement partagée aujourd’hui : des organisations du monde entier, des gouvernements des pays du Sud et même les Nations Unies exigent l’annulation de la dette des pays les plus pauvres.

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